Biographie

Roger Roger (1911 - 1995) par Serge Elhaïk

Roger Roger est un musicien fabuleux. C’est d'ailleurs le sentiment que j’ai ressenti, alors que j’avais une quinzaine d’années, à la première audition d’une de ses suites symphoniques composées expressément pour le service de musique légère de Radio-France. Et depuis ce temps (il y a près de trente ans), je n’ai eu de cesse de faire connaître au public l’œuvre du père de la Suite Météo ou encore des Parfums. Car Roger Roger est un des musiciens les prolifiques et talentueux de son temps dans le genre de la musique symphonique légère. Il a composé ou orchestré une kyrielle de partitions pour illustrer des documentaires et des films (dont la fameuse scène de pantomime des Enfants du paradis de Marcel Carné). On lui confit aussi de nombreux génériques d'émissions radio comme Reine d’un jour ou encore le Crochet radiophonique. Génial et parfait autodidacte, auto-producteur avant l’heure, il publiera à partir de 1955 une vingtaine d'albums qui lui vaudront rapidement une renommée internationale. Bien qu’ayant une réelle aversion pour le monde du show-business, il a accompagné avec son grand orchestre les plus fameux artistes comme Edith Piaf, Maurice Chevalier, Jean Sablon ou encore Charles Trénet. Sa musique se veut avant tout descriptive et séduisante. Son talent d’orchestrateur lui confère une palette de couleurs d’une richesse inouïe. L’énergie phénoménale et la bonne humeur qui se dégagent de ses compositions n’empêchent pas pour autant une très grande poésie. Roger Roger est un immense compositeur à redécouvrir au plus vite. Aussi, j'ai pensé demander à un de ses plus fidèles admirateurs qui le connait certainement mieux que quiconque, et avant tout un des plus éminents spécialistes des orchestres de musique symphonique légère, Serge ELHAÏK, de rédiger une notice biographique de Roger Roger. Avec sa grande générosité, notre ami Serge a répondu "présent". Qu'il en soit cordialement remercié. 
 
Jean-Christophe Keck


ROGER ROGER

 

ROGER ROGER. Voilà un nom d’artiste qui « claque » aux oreilles des ‘aficionados’ de la musique symphonique légère et de la musique d’illustration sonore.

 

Eclectique, telle était l’œuvre immense de Roger Roger. Tour à tour mélange de musiques romantiques, descriptives, espiègles ou enjouées, elles témoignent du génie créateur de cet homme à la facilité d’écriture étonnante. Prolifique à l’extrême, il a noirci des kilomètres et des kilomètres de portées, sachant passer, avec bonheur et brio, de la musique d’ambiance et de variété à la musique de film, sans oublier les musiques électroniques ou pour le cirque… Mais il était tout aussi capable de signer des ouvrages symphoniques, comme le « Concerto Romantique pour Piano et Orchestre » ou un « Concerto Jazz pour Harpe et Orchestre. » Jamais aidé par un quelconque arrangeur ou orchestrateur, Roger Roger écrivait tout lui-même, de la composition à ses riches et subtiles orchestrations. Seule la matrice du disque n’était pas l’œuvre de ses mains ! Modeste, discret, calme, c’était un homme plein d’humour, un joyeux lutin.

 

Flash-back

 

Rouen, rue Buffon, samedi 5 août 1911. Roger Roger, ses véritables nom et prénom, voit le jour en Normandie au sein d’une famille de musiciens d’exception. Sa grand-mère, la cantatrice Maria Leuter, crée « Tannhäuser » à Monte Carlo, dans le rôle d’Elisabeth. C’était un des plateaux le mieux payé au monde, à l’époque en Louis d’or. Son père, Edmond Roger, condisciple de Claude Debussy au Conservatoire de Paris, est compositeur et un brillant chef d’orchestre à l’Opéra. Edmond enseigne à son jeune fils Roger, le piano, l’harmonie, le contrepoint et la fugue, et l’initie dés l’adolescence au métier de chef d’orchestre. Dès cinq ou six ans, avant même de savoir lire, Roger – un prénom dû à un brin de fantaisie paternelle – connaît les notes de musique, et peut chanter des sonates de Mozart ou de Beethoven, car il les entend très souvent, quand son père donne des leçons de piano à de jeunes enfants. Quant à sa sœur, grande pianiste, elle fut malheureusement déportée durant la 2ème guerre mondiale. À l’école, le jeune garçon est troublé de s’appeler Roger Roger, et comme Jérôme K. Jérôme, il se fait surnommer Roger Max Roger !

 

Adolescent, à seize ans, il crée avec son ami Nino Nardini « Les Diables Rouges » un orchestre de quatre ou cinq musiciens. Roger au piano, accompagné par violon, saxophone et batterie, ils animent ensemble, les bals populaires du samedi soir. Dès cette époque, Roger entreprend de composer, notamment des fox-trots ! À la fin des années 20, c’est comme répétiteur d’opéras et d’opérettes qu’il débute au Théâtre des Arts de Rouen. Peu après, nous sommes vraisemblablement au début des années 30, Alfred Rode, violoniste réputé, à la tête d’un orchestre tzigane, l’engage comme pianiste, énonçant lors des concerts, son patronyme Roger avec un fort accent ‘hongrois’, pour faire ‘plus vrai’… Beaucoup plus tard, devenu producteur de cinéma, Alfred Rode fera naturellement appel à Roger Roger pour les musiques de ses films, comme « La Môme Pigalle» ou « C’est la Vie Parisienne.» Mais revenons au cœur des années 30. Roger - qui dirige désormais un orchestre dans un cabaret parisien - est très admiratif des œuvres de Wagner, Stravinsky, Debussy ou Ravel, mais aussi des mélodies de Gershwin, Cole Porter ou Irving Berlin, dont il étudie les partitions dans les moindres détails. Cet éclectisme, cette culture, lui permettent d’écrire très vite, tous types de partitions, pour la musique classique ou légère, pour le jazz ou le cinéma aux côtés des plus grands réalisateurs du moment. Au début, il illustre musicalement les actualités cinématographiques et des documentaires, puis un nombre impressionnant de longs métrages. Il a même orchestré la pantomime du film « Les Enfants du Paradis » de Marcel Carné en 1945.

 

Étoile de la radio

 

Le nom de Roger Roger est étroitement lié à la période héroïque de la radio et de la télévision. Pionnier à Radio 37 (créée en 1937) comme pianiste, puis au Poste Parisien, il sera ensuite très présent, avec son orchestre, sur Radio Luxembourg, aux côtés de Jean Nohain et son émission « Reine d’un Jour » dans les années 50, ou avec Saint Granier et « Le Crochet Radiophonique », sans oublier nombre d’émissions publiques avec Zappy Max. Pour la Radio Nationale, après-guerre, Roger compose et dirige d’innombrables pièces de musique légère, lorsqu’il participe, toujours avec son orchestre, à des émissions comme « Avant-premières » présentée et réalisée par Pierre Grimblat. Quant à la production de prestige « Paris à l’heure des Etoiles » (Paris Star Time), un programme de l’ancienne RTF, adressée à diverses radios du monde entier et tout spécialement aux Etats Unis, Roger y joue du piano et dirige un orchestre de trente-cinq musiciens qui accompagne les « stars » de l’époque, tels Edith Piaf, Maurice Chevalier, Jean Sablon ou encore Charles Trenet. Enfin, la série radiophonique franco-anglaise « Performance », est le prélude d’une longue amitié avec le remarquable « maestro » anglais Franck Chacksfield avec lequel Roger se produit dans cette émission.

 

Une anecdote. En décembre 1953, durant les diverses péripéties qui feront élire René Coty à la présidence de la République Française par le Congrès réuni à Versailles, Roger compose « Versailles » pour la toute jeune Télévision Française, une musique ‘Grand Siècle’ permettant aux téléspectateurs de patienter. L’élection ayant finalement eu lieu au 13ème tour de scrutin, les droits d’auteur pour Roger furent ainsi en conséquence !!! Cette musique servira ensuite de thème lors des apparitions télévisées de René Coty.

 

Après la RTF… Roger à Radio France

 

Comme beaucoup de compositeurs de musique légère, tels Gérard Calvi, Paul Bonneau, Wal-Berg, François Rauber, Guy Luypaerts ou André Popp, Roger Roger fut sollicité, des années durant, pour enregistrer quelques unes de ses compositions, pour l’ancien service de musique légère de Radio-France qui diffusait ces œuvres sur les antennes de France-Musique, entre autres. Et la « Suite Météo », la « Suite pour un Ballet », la « Fantaisie Catalane », « Volatiles et Palmipèdes », « Les Parfums », « Personnages et Figurines » et nombre d’autres pièces musicales, firent les belles heures de certaines émissions de notre Radio Nationale.

 

Avec les éditions CHAPPELL…

…La Musique d’Ambiance

 

Lors des émissions « Avant-premières » ou « Paris à l’heure des Etoiles », Roger Roger joue très souvent quelques œuvres de son cru, souvent consacrées à Paris, car la ville-lumière est un phare pour l’étranger. Ainsi naissent « Boléro de Paris», « Flirt de Paris », « Paris Waltz », « Tourbillon de Paris », « Polka Parisienne ». Au milieu des années 50, ces mélodies attirent l’attention de la grande édition anglaise Chappell, basée à Londres, qui a ouvert un département spécialisé en musiques d’ambiance où collaborent des compositeurs renommés. Ce vaste catalogue, présente aussi bien des jingles de quatre secondes, que de longs mouvements symphoniques, des musiques-catastrophe ou de poursuite, ou encore des orchestrations exotiques et des thèmes romantiques. Ces enregistrements sont loués par Chappell aux producteurs de radio, de télévision, de cinéma ou de spectacle du monde entier. C’est ainsi que les célèbres feuilletons « Le Prisonnier », ou « Les Feux de l’Amour » et autres « Santa Barbara » ont été à diverses époques illustrées musicalement par des compositions de Roger Roger. Plusieurs disques 33 tours, hors commerce, des œuvres de Roger Roger ont été publiés dans la fameuse série « Chappell Mood Music » à partir de 1955 et pendant au moins une dizaine d’années. Ces albums, devenus des ‘collectors’, sont toujours très prisés et recherchés par les spécialistes. Roger a aussi beaucoup écrit pour diverses collections d’illustration musicale américaines, sans oublier l’éditeur canadien Parry Music Library, qui a publié nombre d’œuvres de musique légère et d’illustration sonore signées Roger Roger.

 

…et pour d’autres labels…

 

Roger Roger a moins produit de disques pour le grand public. En France, ses enregistrements ont tour à tour été édités par les labels Ducretet-Thomson (qui publia son premier 33 tours), Vega, Polydor, Festival, Vogue, Decca, Pacific ou Barclay (Pour ce dernier, Roger Roger et son orchestre furent le temps d’un disque, un écrin pour l’accordéoniste Gilbert Roussel). Jaloux de son indépendance, Roger n’a jamais voulu signer de contrat d’exclusivité avec une firme de disque commerciale. Aux Etats-Unis, les albums ‘grand public’ de Roger furent édités par MGM (« Thrilling» incluant les thèmes de plusieurs indicatifs de radio composés par Roger). Decca aux USA a publié ses albums consacrés aux musiques de Charles Trenet et de Georges Auric. Toujours Outre-Atlantique, le label Columbia, fut associé en 1962, au célèbre 33 tours « Musique aux Quatre Vents » (publié initialement en France chez Pacific), avec le ‘tube’ « Scenic Railway ». Preuve de l’efficacité durable des mélodies de Roger Roger, il y a quelques années, en 2004, le réalisateur Frank Oz incluaient « Scenic Railway » au film « Et l’Homme créa la Femme » (The Stepford Wives) avec les comédiens Nicole Kidman et Christopher Walken.

 

Roger Roger alias…

 

Durant cette glorieuse période des années 50  et 60, et finalement très souvent durant sa prestigieuse carrière, Roger eu un gout prononcé pour le pseudonyme, dont il usait pour certains types d’enregistrements. Successivement Roger de Foy, Quinto Monreal, José Milado et son orchestre cubain, Cecil Leuter et autre Eric Swan, le travail de recherche discographique est particulièrement ardu ‘du coté de Roger Roger’ !

 

Roger Roger et la chanson française

 

Bien que marié à la cantatrice Eva Rehfuss, fille et soeur des barytons Carl et Heinz Rehfuss, Roger Roger n’appréciait guère le son de la voix humaine, et encore moins le milieu de la chanson. Peut-être à cause du côté cabotin de certains chanteurs ? Cela ne l’a pas empêché d’accompagner avec succès moult artistes dans « Paris à l’heure des Etoiles.» Il a même arrangé et dirigé quelques œuvres de Charles Trenet comme « Ou sont-ils donc ? », véritable ‘chanson de genre’, disque primé par l’Académie Charles Cros en 1957. Si Roger tenait le piano, c’est le harpiste bien connu, Pierre Spiers, qui jouait en solo lors de cette séance d’enregistrement avec le ‘Fou chantant’. D’autres artistes furent aussi orchestrés et accompagnés sur disque par Roger, tels Réda Caire, Guylaine Guy, Dany Dauberson, Alain Nancey ou Frida Boccara… Dans les années 50, Tino Rossi a chanté sa composition « Tango Staccato », devenue « Carlotina » pour l’occasion, parolée par Jacques Larue. Roger a même écrit deux chansons en compagnie de Julie Mandel (En fait Eva, son épouse). L’une d’elle « Back in My Arms », fut interprétée par le grand crooner Nat King Cole, accompagné par le fameux chef américain Nelson Riddle. 750.000 exemplaires du disque furent vendus en une dizaine de jours !!

 

GANARO…ou le studio de Roger Roger

 

Petite révolution au milieu des années 60 ! Roger Roger, lassé de courir de studio en studio pour enregistrer ses musiques, décide de créer le sien, chez lui, au cœur de la vallée de Chevreuse. C’est en compagnie de Nino Nardini, son vieil ami musicien, et de Francis Gastambide, chargé de la partie commerciale, qu’il tente l’aventure GANARO. Tel fut le nom de baptême de ce studio, pour évoquer les trois compères, Gastambide, Nardini et Roger. Et l’un des tout premiers clients, fut le journal « ELLE », pour lequel Roger réalise un disque publicitaire inséré dans le journal. Dans son studio, Roger Roger, ami de Robert Moog, l’inventeur du synthétiseur du même nom, se prend très vite de passion pour ce nouvel instrument. En véritable précurseur de la musique électronique, Roger fabrique lui même ses cartes perforées pour trouver de nouvelles sonorités. En 1969, il enregistre, sous le pseudonyme de Cecil Leuter, l’album « Pop Electronique », petit chef d’œuvre technologique, créé à la même époque que le célèbre tube de Gershon Kingsley « Pop Corn.»

 

Dans les dernières années de sa vie, Roger Roger compose « Du coté de chez Gatsby », un hommage à l’écrivain américain Scott Fitzgerald qu’il admirait énormément. Roger, homme modeste par excellence, était plutôt satisfait de cette œuvre, qui fut l’une de ses toutes dernières compositions.

 

1995. La surprise musicale…

 

En décembre 1994 et février 1995, Gert-Jan Blom, producteur, et Jan Stulen, chef de l’orchestre Métropole de la télévision hollandaise, enregistrent le CD « Grands Travaux » réunissant plusieurs musiques de Roger Roger. La plupart, extraites du catalogue Chappell, ont permis à ces œuvres d’être pour la première fois à la disposition du grand public sur un support commercial. Très ému à la réception de ce disque, Roger adressa cette missive, datée du 20 mai 1995, à Jan Stulen :

 

    Cher monsieur,

Je cherche les mots pour dire toute la joie que m’a procurée ce CD que vous avez réalisé avec mes compositions. Chaque détail de votre exécution est un enchantement par sa limpidité, sans oublier les subtilités que vous avez apportées de vous-même (nuances, changements de tempo, etc.) et qui ont été toutes les bienvenues. Transmettez aux musiciens de l’orchestre Métropole, mes chaleureux compliments, pour l’authentique joie de vivre qu’ils ont su traduire. Bien à vous, Roger Roger.

 

Enchanté, ému par la reconnaissance de son travail fait sans relâche durant six décennies, Roger n’aura pas le temps d’apprécier cette joie. Trois semaines plus tard, le lundi douze juin 1995, il s’éteint à 83 ans, à Deauville, où il prenait quelques jours de repos. Etrange coïncidence, son ami, le chef d’orchestre anglais Franck Chacksfield, disparaissait trois jours plus tôt. Talentueuse cantatrice, arrière petite fille de Félix Mendelssohn, Eva Rehfuss Roger a perpétué, dans les années qui ont suivi, l’œuvre de son mari Roger Roger. Elle a veillé jalousement, jusqu’à son dernier souffle en décembre 2008, à préserver ce studio, et faire en sorte qu’il soit toujours à la pointe du progrès tel que son mari l’aurait souhaité, demeurant ainsi le théâtre d’enregistrements dans les années 2000.

 

Sous l’égide de Jean-Christophe Keck, divers témoignages radiophoniques ou phonographiques, et la création de ce site web, sont venus fort à propos, rappeler à notre mémoire que l’année 2011 était celle du centenaire de la naissance de Roger Roger. Magnifique anniversaire pour célébrer la pérennité de la musique créée par ce fabuleux musicien.

 

 © Serge ELHAÏK

Décembre 2011

 

 

Sources :

1995 à 2008. Nombreuses interviews et entretiens avec Eva Rehfuss Roger.

Un grand merci à Simon Elhaïk pour la relecture de cette biographie.